Une esthétique du montage critique et des systèmes instables

Mon travail se développe depuis la fin des années 1980 à travers une pratique simultanée de la peinture, de la photographie, de la vidéo, du cinéma, du son, de l’installation et des environnements numériques. Cette pluralité ne relève ni de la dispersion ni d’un éclectisme, mais d’une recherche continue : celle des formes de passage entre les médiums, de leurs zones d’interférences et de leurs transformations réciproques.

Très tôt, j’ai choisi de ne pas hiérarchiser ces pratiques, mais de les envisager comme des régimes d’écriture d’un même champ de recherche. Cette position m’a conduit à développer une pratique que je pourrais définir comme celle d’un explorateur critique des systèmes techniques et des formes contemporaines de représentation.

Technologie, distance et critique

Les technologies que j’utilise — informatiques, audiovisuelles, génératives ou interactives — ne sont jamais employées comme des outils neutres ou célébrés pour eux-mêmes. Elles sont toujours prises dans une relation de distance, d’analyse et parfois de tension critique.

Dès la fin des années 1990, avec des projets comme Chaosmos Radicelle ou Babel Ritournelle, j’ai travaillé sur des systèmes de génération à partir de bases de données, de combinatoires et de structures interactives. Ces dispositifs anticipaient, sans le savoir, des logiques qui sont aujourd’hui au cœur des systèmes d’intelligence artificielle : traitement massif de données, recombinaison algorithmique, production de variations à partir de corpus.

De la même manière, des projets comme MAPPING (2000) ou les premières cartographies subjectives que j’ai développées précèdent l’arrivée de Google Earth et la généralisation des systèmes GPS. Ils interrogent déjà une forme de cartographie non normative, instable, fondée sur la perception et l’expérience plutôt que sur la mesure objective.

Ces travaux ne sont pas des prédictions, mais des intuitions critiques : ils s’inscrivent dans une zone où les technologies sont pressenties avant leur généralisation sociale, souvent avec une forme d’inquiétude face aux effets qu’elles pourraient produire.

Montage, génératif et instabilité des formes

Le montage constitue le cœur de mon approche.

Il ne s’agit pas d’une technique de composition, mais d’un principe structurel : assembler des unités instables, fragmentaires, recombinables, capables de produire des formes toujours variables.

Dans mes installations vidéo, dans mes films génératifs ou mes dispositifs interactifs, les œuvres ne sont jamais fixées. Elles sont constituées de boucles, de modules, d’unités de temps et de perception qui se reconfigurent en permanence.

Avec KM/H, Chaosmos Radicelle ou Brick Sessions, cette logique atteint une forme de radicalité : l’œuvre devient un système vivant, sans début ni fin, qui se construit depuis son centre par variation continue.

Langage, voix et désagrégation du sens

Le langage, dans mon travail, est abordé comme une matière sonore et plastique.

Avec Babel Ritournelle, il est réduit à ses éléments fondamentaux — les phonèmes — pour devenir un champ de composition autonome. La signification y est suspendue au profit d’une circulation des intensités vocales.

Plus largement, la parole, les fragments textuels et les bancs-titres sont utilisés comme éléments discontinus, arrachés à toute fonction explicative. Ils ne servent pas à stabiliser les images, mais à ouvrir des espaces de tension et d’indétermination.

Temps machine et disparition des œuvres

Une grande partie de mon travail explore les temporalités propres aux systèmes techniques.

Dans les dispositifs génératifs, le temps n’est plus linéaire ni narratif, mais dépend des rythmes internes des machines : horloges, cycles, répétitions, variations aléatoires.

Avec KM/H, cette logique prend une dimension particulière : l’œuvre est conçue pour évoluer en fonction du temps de l’ordinateur, puis disparaître après une durée limitée. Elle introduit ainsi une forme d’obsolescence programmée, qui questionne la stabilité même de l’œuvre numérique.

Espaces, dérives et prémonitions

Les installations comme Chaosmos Radicelle, IN SITU ou MAPPING explorent des formes d’espace non cartographiques, fondées sur la dérive, la perception et la subjectivité.

Ces dispositifs anticipent, à leur manière, des transformations majeures de notre rapport aux espaces : virtualisation des territoires, abstraction des lieux, fluidification des déplacements.

Il y a dans ces travaux une dimension que je pourrais qualifier de prémonitoire, non pas au sens d’une anticipation technologique, mais d’une sensibilité aux bascules à venir — parfois inquiétantes — des systèmes de représentation.

Retour à la matière : peinture et résistance

Face à cette accélération des systèmes numériques et génératifs, mon travail a récemment pris un autre mouvement : un retour à la peinture.

Avec l’exposition Retour aux fondamentaux, la peinture à l’huile sur papier devient un contrepoint assumé aux logiques algorithmiques et à l’imagerie générée. Elle introduit une lenteur, une matérialité, une résistance au flux et à la production automatisée des images.

Ce retour n’est pas une rupture, mais une tension : il s’inscrit dans la continuité d’une recherche sur les formes de perception, tout en ouvrant un espace de résistance aux automatismes contemporains, notamment ceux liés à l’intelligence artificielle.

Position

Je me situe ainsi dans un espace de travail où la technologie n’est jamais un horizon neutre, mais un objet d’exploration critique.

Mon approche pourrait se définir comme celle d’un nomadisme technique et conceptuel, où chaque outil est à la fois utilisé, détourné et interrogé.

Ouverture

J’aime Deleuze. J’aime Godard.
Mais j’aime surtout les zones instables où les formes cessent d’être des certitudes pour devenir des processus.

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