2003-2004KM/H
KM/H (2003–2004)
Film vidéo génératif en ligne
KM/H interroge la notion même d’œuvre en ligne en la déplaçant vers un régime d’appropriation et de propagation. Le web n’y est pas pensé comme un simple espace de diffusion, mais comme le point d’accès à un dispositif que l’utilisateur est invité à télécharger et à installer sur son propre ordinateur.
Ce geste d’installation constitue déjà une première transformation : l’œuvre quitte le flux centralisé du réseau pour entrer dans une logique de dispersion, de clonage et de multiplication anonyme. Chaque copie devient une instance singulière, inscrite dans un contexte technique et temporel spécifique, participant à un ensemble mouvant et non centralisé.
Réalisé à partir d’images tournées depuis une voiture entre Grenoble et Valence, KM/H déploie des paysages fortement pixelisés qui défilent sur quatre écrans synchronisés. Les images — routes, périphéries, zones traversées, lignes de fuite — deviennent des flux visuels instables, proches d’une abstraction numérique où le déplacement importe davantage que le lieu lui-même.
Le dispositif sonore fonctionne selon une logique rythmique liée à l’horloge interne de la machine. Des fragments vocaux, déclenchés par cycles temporels, apparaissent comme des ponctuations théoriques, poétiques ou critiques venant traverser le paysage.
On y entend notamment des citations de Jean-Luc Godard :
« Le cinéma, ben c’est rien que ça : faire parler deux personnes ensemble et ne rien entendre… faudrait en discuter. »
ou encore le texte d’Élie Faure lu par Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le fou :
« …des palpitations colorées… plus jamais une chose définie… »
Des fragments de Gilles Deleuze traversent également l’œuvre :
« …c’est une image qui bouge elle-même… une ritournelle… qu’est-ce que c’est que l’auto-mouvement ? qu’est-ce que c’est que l’auto-temporalisation ?… »
ainsi qu’une citation de Toni Negri :
« Quand le corps est enfermé, l’esprit n’existe pas. »
Ces voix ne fonctionnent pas comme des commentaires. Elles composent plutôt un champ de résonances où cinéma, philosophie, musique et perception se contaminent mutuellement. Le texte devient matière sonore, rythme, apparition fragmentaire.
KM/H propose ainsi une forme de film sans durée fixe. Il ne se développe ni selon un début ni selon une fin, mais à partir d’un principe de recomposition permanente où image, son et temps produisent des états toujours variables. Secondes, minutes, heures et jours deviennent les unités actives du film lui-même.
Cette œuvre constitue en grande partie le manifeste des recherches qui traverseront ensuite mes films génératifs : une réflexion sur l’image comme flux autonome, sur le montage comme processus vivant, et sur la possibilité d’un cinéma sans linéarité fixe, capable de générer ses propres temporalités.
Chaque apparition de KM/H devient alors unique. L’œuvre dérive, évolue et se reconfigure selon la machine qui l’héberge, son temps d’exécution et son environnement de diffusion.
Une fois téléchargée et installée, KM/H était conçue pour disparaître automatiquement au bout d’un an, introduisant une forme d’obsolescence programmée qui renforçait l’idée d’une œuvre-processus plutôt que celle d’un objet stable, conservable ou définitivement achevé.
Conception et réalisation : Denis Vedelago
Programmation : Gregory Lasserre